Margaret Papillon: Méprisa Lamour

Quand elle rentra ce jour-là, épuisée par une journée entière de travail, Méprisa Lamour eut la surprise de trouver sa nièce, Valkise, affalée sur son lit défait, baignant dans ses larmes.

Au prime abord, au silence qui l’avait accueilli, elle avait cru la maison vide. Mais, en prêtant bien l’oreille, un bruit de sanglot étouffé lui était quand même parvenu.

Le bruit provenait de la chambre où couchait Valkise, sa nièce orpheline, prise en charge par son mari Thimo et elle tout de suite après le tremblement de terre qui avait totalement dévasté le pays d’Haïti le 12 janvier 2010. Tiens, cela faisait sept mois déjà !

– Pourquoi pleures-tu, ma chérie ?

Valkise, qui ne l’avait pas entendu s’approcher, eut un sursaut d’effroi. Elle se releva à la vitesse de l’éclair en tentant d’essuyer hâtivement ses larmes du revers de la main.

– Quelle est la raison de ce gros chagrin ? Penses-tu encore au désastre qui t’a privé de tes parents ? avait-elle demandé en prenant gentiment les mains de la petite dans les siennes.

– Ce n’est rien, tante Méprisa, finit par dire Valkise après de longues minutes de silence, je pensais qu’il n’y avait personne et je me suis laissée aller… Je pleure… pour… pour… rien !

– Ah, ne me raconte pas d’histoire, il faut une bonne raison pour verser tant de larmes. Et, je donnerais bien l’or du monde pour connaître la cause de cette grande tristesse. Allez, viens… dis-moi ce qui peut faire plus mal à une jeune enfant d’à peine treize ans que la perte de sa famille ?

Pour toute réponse, Valkise se remit à pleurer de plus belle.

– Allons, allons, allons, ma chérie, tu vas te faire du mal à chialer comme ça, dit Méprisa en la prenant affectueusement dans ses bras. Tu vas abîmer tes beaux yeux. Écoute… maintenant, c’est moi ta mère… Que je sache… tu n’as personne d’autre à qui confier ta peine. Alors, dis-moi tout !

(Silence)

– Tu aimerais qu’on aille ailleurs, cette maison t’oppresse ?

(Silence)

– Eh bien, mets tes chaussures on va faire un tour…

*   *   *

La soirée entière s’était écoulée avant que Méprisa ait pu arracher des confidences à Valkise.

Après des et des heures de patience et d’efforts pénibles, la petite avait fini par lâcher le morceau.

Et là, Méprisa avait reçu la baffe de sa vie. Une baffe qui l’avait étourdie et laissée dans un état de total abattement.

Désespérée, voilà l’adjectif le plus approprié pour décrire sa situation actuelle.

Thimoléon avait osé !

Il n’avait pas eu honte de faire du tort à Valkise alors que cette dernière se remettait à peine de la perte de ses parents et du traumatisme causé par le séisme meurtrier du début de l’année. Il n’avait pas eu peur de commettre ce crime odieux sous le toit conjugal.

Elle en était malade. Elle ne se pardonnerait jamais assez son aveuglement.

Incorrigible, donc !

Oui, incorrigible, car il y avait bien eu tous ces commérages alors qu’ils habitaient encore Haïti. Mais, ce n’étaient que… d’affreux mensonges selon Thimo; des cancans de vieilles commères qu’il s’était empressé de démolir.

Et, elle, elle n’avait demandé qu’à le croire…

On dit que l’amour est aveugle !

Il y avait eu les accusations d’Artémise Sainbonheur. Vraiment à y repenser deux fois, elle n’avait pas onze ans, la petite, alors comment aurait-elle pu inventer ce mensonge-là justement ? Ensuite, cela avait été le tour des parents de Jolina Prévilus, une jeune fille en fleur qui avait tout juste ses premières règles, de porter plainte.

Thimoléon avait crié au complot, s’était défendu du bec et des ongles, arguant que ces mères qui l’accusaient de ces barbaries ne voulaient que se venger de lui parce qu’il n’avait commis que le crime d’avoir refusé leurs avances.

Antoine Valentin, le commissaire de police ami de la famille, chargé de l’enquête, était venu à la maison pour suggérer que face à un tel acharnement et pour éviter les conséquences graves de poursuites judiciaires il vaudrait mieux partir loin de tout ceci, loin… en terre étrangère.

Thimoléon, curieusement, ne s’était pas fait prier, lui qui aimait tant son pays, ses copains, ses dimanches à la plage, ses parties de cartes et de dominos…

Ils avaient immigré chez l’oncle Sam !

D’abord à New York.

Un beau jour, Thimo était rentré en catastrophe, avait déclaré Brooklyn invivable et puis d’ailleurs, qu’il détestait l’hiver par-dessus tout !

Méprisa n’y avait rien compris, Thimo ayant passé des mois a crié sous tous les toits qu’il adorait la neige et ne rêvait que de faire du ski alpin. Voilà qu’il avait fait ses bagages comme s’il avait le feu aux trousses.

Méprisa avait du trotter après lui à l’aéroport.

Elle l’avait suivi à West Palm Beach, en Floride, où il disait avoir de la famille, navrée de son côté, d’avoir à abandonner ses sœurs qui l’avaient entourée de la chaleur de leur affection pansant ainsi les plaies causées par son dépaysement.

Après West Palm Beach ce fut le tour de Kissimmee, d’Immokalee, de Naples et en dernier lieu North Miami Beach. Partout, il y avait eu, sans raison apparente, le même empressement, la même urgence de fuir.

Méprisa, excédée, avait tapé du pied. « Little Haïti serait leur dernier lieu de résidence pour au moins les vingt prochaines années ! », avait-elle martelé.

Thimoléon, sentant son exaspération, l’avait « entendue » pour une fois. Il avait fait l’effort de défaire ses valises ; ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Ordinairement, il ne déballait rien comme pour toujours signifier qu’il n’avait nullement l’intention de prendre racine.

Ouf ! Cela faisait bientôt deux ans que c’était fini la cavale. Méprisa pouvait souffler maintenant. C’était peut-être le temps pour elle de penser à faire des petits qui pourraient fréquenter l’école du quartier, et divorcer ainsi, à jamais, de la vie de nomade.

Puis, il y avait eu le 12 janvier 2010. La catastrophe qui avait englouti, en 35 secondes, le pays d’Haïti et avait fait la peau à des centaines de milliers de personnes parmi lesquels son frère Yvon et Mertlande l’épouse de celui-ci, laissant leur petite fille, Valkise, seule au monde.

Thimo avait été le premier, dans un élan d’extrême générosité (du moins, elle avait eu la naïveté de le croire), à demander la garde de l’orpheline.

Comment avait-il eu le cran de commettre cette infamie sur la propre nièce de sa femme ?

Dire qu’elle avait toujours mis au propre tous ses devoirs conjugaux. Cela n’avait servi à rien !

Un insatiable ! Un malade !

Un PERVERS sans rémission aucune !

Oh, mon Dieu, comme c’était affreux ! Il n’avait eu de respect pour rien ni pour personne.

Avec son métier de camionneur pour une grande chaîne de supermarché floridienne, il était présentement sur les routes et ne serait de retour que le surlendemain.

Elle avait été fouillée dans ses affaires et avait découvert des photos de corps à peine nubiles, dans des postures dégradantes. Des fillettes au regard triste, au visage baigné de larmes, aux yeux agrandis de frayeur.

Tout cela avait donné à Méprisa la nausée, son aveuglement compris.

Elle avait vomi tout le reste de la nuit.

Son tremblement de terre à elle, de 9.9 à l’échelle de Richter, c’est maintenant qu’elle le ressentait. Une vraie catastrophe !

Elle avait honte de lui. Honte d’elle-même qui s’était bêtement laissé duper depuis toutes ces années. Et en son for intérieur, soudain, une haine sans bornes commença à rentrer en éruption. Un volcan de laves, de cendres et de boue, prêt à tout emporter sur son passage.

Il lui faisait tellement horreur !

Porter plainte ?

Elle avait déjà eu un avant-goût de la Justice « humaine » avec l’ami Commissaire Antoine. Aujourd’hui, il valait mieux se référer à la Justice

« divine ».

Aide-toi le Ciel t’aidera !

Dieu a dit : « À moi la vengeance, à moi la rétribution ! » Il était temps de lui donner un coup de main à celui-là. Le pauvre, il était, de toute évidence, dépassé par les milliards de demandes d’aide qui lui arrivaient à la seconde. La preuve, le récent séisme qui avait raflé plus de deux cent mille âmes sans qu’il ait pu lever le petit doigt ! Cela lui avait certainement donné un frustrant goût d’impuissance. Le « Tout-puissant » avait besoin d’aide dans sa délicate besogne de rendre justice aux innocents…

On a toujours besoin d’un plus petit que soi !

Elle se porterait volontaire !

On disait que, Mesquin Choizi, le bòkor de son village natal, savait fabriquer une potion qui n’avait rien à envier à une crise cardiaque…

Réveillée de très tôt le jour suivant, elle s’était rendue au travel agency du coin et avait acheté un billet pour Haïti pour le matin même. Elle s’était entendue aussi avec une de ses voisines pour jeter un coup d’œil sur Valkise, sous prétexte qu’un programme de jeûne et de prières à Miramar à Pembroke Pines, allait la tenir éloignée de sa maison pendant de nombreuses heures d’affilée.

Un jour suffirait, vingt-quatre heures, pour mener à bien sa mission.

À Valkise, elle avait fait promettre de ne jamais souffler mot de tout cela à quiconque. Même son voyage devait rester un secret ABSOLU. Motus et bouche cousue !

*   *   *

Elle était revenue vingt-deux heures plus tard en ayant pour tout bagage qu’un sac de toile brute contenant seulement une petite fiole remplie d’un liquide verdâtre et une bouteille de rhum cinq étoiles. Du bon rhum qui allait faire les délices de Thimoléon Lamour.

Lorsqu’il était rentré dans la soirée, Thimo avait été si heureux de trouver le tafia trônant sur la table à manger accompagnant un grand bol de bouillon de tête de cabri dont il raffolait tant.

Ils avaient trinqué tous les deux, Méprisa et lui, au « bonheur de Valkise !».

Il s’était empiffré, heureux, jusqu’à ce que le ventre lui éclate.

Quand il fut parti le jour suivant pour sa partie de foot, encore tout étourdi des folies de la veille, Méprisa avait été réveillé Valkise.

– Où allons-nous de si tôt, tante Méprisa ? avait questionné la petite.

– Nous devons faire des courses, ma chérie ! répondit Méprisa en lui baisant tendrement le front. Nous allons… au Mall faire… des emplettes. Soit à Marshall ou à Ross ; là où il y a des aubaines cette semaine. Nous aurons… besoin de robes noires pour les funérailles et de quelques… autres vêtements de deuil pour donner le change aux curieux pendant quelque temps…


Miami, Floride, le 12 août 2010

*   *   *

Margaret Papillon est née le 14 novembre 1958 à Port-au-Prince (Haïti). Elle est l’épouse du peintre de renom, Albert Desmangles, et mère de deux enfants : Sidney-Albert et Coralie-Agnès. Elle rencontre le succès dès la publication de son premier roman, La Marginale, en 1987. Depuis lors, l’engouement du public pour ses livres n’a fait que croître.

Depuis 1999, année de la parution de son premier livre pour la jeunesse, La Légende de Quisqueya, l’auteur part à la rencontre des jeunes en milieu scolaire et universitaire dans la capitale et aussi dans plusieurs villes de province.

De ses débuts d’écrivain, voilà ce qu’elle en dit elle-même :

Mon premier texte, je l’écrivis à treize ans. A cette époque, je n’avais pas encore cette passion de l’écriture.

Néanmoins, séduite par l’attention que portaient mes frères et soeurs aux histoires fabriquées de toutes pièces que je leur débitais avec un bonheur sans égal, je couchai mes premiers mots sur un cahier d’écolier. Je ne tardai pas à mettre ce récit au rancart pour m’adonner à ma vraie passion d’alors: le sport; surtout le volley-ball et le basket.

C’est tout à fait par hasard qu’en fouillant – cinq ans plus tard – dans une vieille armoire que je découvris le manuscrit enfoui. Je le relus en grimaçant, me demandant comment j’avais pu écrire des choses aussi mièvres. D’un geste vif et spontané qui caractérise l’adolescence, je détruisis le texte, heureuse qu’aucun regard ne l’ait jamais parcouru.

Plus de vingt ans plus tard, ce geste, je le regrette encore, car je suis devenue l’écrivain que l’on sait et je ne me pardonne toujours pas la grande légèreté, l’absolue désinvolture de mes dix-huit ans.

C’est ainsi que je décidai, afin de réparer cette bévue, d’écrire un texte qui ressemblerait à ce récit d’aventure de mes treize ans; époque où ma prédilection allait aux livres tels que: Le Club des Cinq et le Clan des Sept. Je créai ainsi ma bande des quatre avec les quelques bribes d’histoires que j’avais encore en tête.

Ma revanche s’intitule “La Légende de Quisqueya”. Un conte écrit avec bonheur, dans la joie de mon adolescence retrouvée et la nostalgie de mes années de puberté. J’espère que cette oeuvre ravira mes jeunes lecteurs et lectrices d’autant plus que c’est mon premier livre-jeunesse.

Margaret Papillon

DU MÊME AUTEUR
•    La Marginale, roman, 1987
•    Martin Toma, roman, 1991
•    Passions Composées, nouvelles, 1997
•    La Saison du Pardon, roman, 1997
•    Manmzelle Natacha, nouvelle, 1997
•    Terre Sauvage, nouvelles, 1999
•    Mathieu et le vieux mage au regard d’enfant, roman, 2000
•    Innocents Fantasmes, roman, 2001
•    La Raison des plus forts…, récit autobiographique, 2002
•    La Mal-aimée, roman, Educavision, 2008

PUBLICATION POUR LA JEUNESSE
•    La Légende de Quisqueya I, roman, 1999
•    La Légende de Quisqueya II, roman, 2001
•    Le Trésor de la Citadelle Laferrière, roman, 2001
•    Sortilèges au carnaval de Jacmel, roman, 2002

A PARAITRE
•    Babou chez le faiseur de songes, jeunesse
•    Les Infidèles, théâtre
•    Douce et tendre luxure, roman
•    Noirs préjugés, nouvelles
•    La Promise, roman

ADAPTATIONS THEATRALES
•    La Légende de Quisqueya, adaptation de l’atelier Éclosion de Florence Jean-Louis Dupuy, octobre 2000
•    Babou chez le faiseur de songes, adaptation de Artimoun de Emmanuelle Sainvil, juin 2002

TEXTES RADIOPHONIQUES
•    Jeux interdits, décembre 1997, Radio Vision 2000 (Programme de lutte contre le sida)
•    Les visites dominicales de Ludovic, 1998, Radio Vision 2000
•    Angie, décembre 2001, Radio Ibo (Programme de lutte contre le sida)
•    Feuilleton radiophonique: Manmzèl, décembre 2004 (Plan-Haïti / Plan International / Programme de lutte contre le sida)
•    Parution de six modules radiophoniques sur l’OPC et les droits de l’enfant UNICEF 2005.

TEXTES PARUS DANS LES JOURNAUX
•    Manmzelle Natacha, nouvelle, Le Nouvelliste, 1997
•    Marinella, nouvelle, Le Nouvelliste, 1998
•    La folle journée de Tante Rose, nouvelle, Le Nouvelliste, 1998
•    Les visites dominicales de Ludovic, nouvelle, Le Nouvelliste, 1998
•    La conspiration du temps contre les cloches de la Cathédrale du Cap-Haïtien, prose poétique, Revue Cultura, 1999
•    Les Canons de la Liberté, prose poétique, Le P’tit Nouvelliste, 2001
•    Terre sauvage, nouvelle, Le Matin, 2004
•    Fleurs d’insomnie, nouvelle, Le Matin, 2004
•    La Mal-aimée, roman mis en feuilleton de 55 épisodes, Le Matin, 2004/ 2005
•    Le Trésor de la Citadelle Laferrière, roman jeunesse mis en feuilleton de 15 épisodes, Le Matin, 2005
•    Les Infidèles, pièce de théâtre mis en feuilleton de 8 épisodes, Journal Anayizz/Le Nouvelliste, 2007
•    Vanité Salvatrice, nouvelle, Journal Le Matin, 2007, 2010

TEXTES PARUS SUR LE WEB
•   
La Légende de Quisqueya, roman, île en île, 2003
•   
Mathieu et le vieux mage au regard d’enfant, roman, île en île, 2003
•   
Sortilèges au carnaval de Jacmel, roman, île en île, 2003
•   
La Légende de Quisqueya II: Xaragua, la cité perdue, roman, île en île, 2004
•    La Mal-aimée (roman), Pikliz.com, 2006
•    La soudaine intelligence de Carmélie Nozeille, Pikliz.com, 2008
•    Les épisodes d’Angie, Pikliz.com, 2007
•    Terre Sauvage (nouvelle), Pikliz.com, 2007
•    Les Infidèles (Théâtre), île en île, 2007
•    Innocents Fantasmes (roman), île en île, avec une présentation de Jacques Roche (2003) & Pikliz.com (2007)
•    Mystérieux Occident, Pikliz.com, 2008
•    On a kidnappé la morte (nouvelle) Pikliz.com, 2008
•    La conspiration du temps contre les cloches de la Cathédrale du Cap-Haïtien, roroli.com, 2009
•    Le Trésor de la Citadelle Laferrière, roman, roroli.com (2009) & capsuleshaitimonde.com (2009)
•    The kidnapping, 2010 (English translation by Suze Baron)
•    Untamed World, 2010  (English translation by Suze Baron)
•    Au nom du père et du fils…, http://www.claude-ribbe.com (2009) & Pikliz.com (2009)

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