Marlène Rigaud Apollon: A la Mémoire de mon Père

En commémoration de la Fête des Pères que l’on célèbre cette année 2011 les 19 (aux Etats-Unis) et 26 juin (en Haïti)
Texte de l’audio soumis à Radyo Solidarite, publié sur le Bulletin électronique du Centre National de l’Apostolat Haitien 17-20 juin 2011

De tous les poèmes de mon premier recueil Cris de colère, Chants d’espoir,  le favori de mon père était «Vous n’étiez pas venu pour rester ».  Il s’identifiait à ce poème, sachant, sans que j’aie eu besoin de le lui dire, que je l’avais écrit en pensant à lui et aux autres comme lui. Non, il n’était pas venu pour rester. Il était parti pour l’exile en 1963 avec la ferme conviction que ce n’était pas pour longtemps.

Avant son départ, comme bien des pères de son temps, il avait été plutôt strict. Respect, Discipline, Obéissance, Excellentes Notes faisaient partie de nos mots d’ordre. En plus, pas question de sortir seules avec des amies. Pas question certainement de fréquenter les jeunes gens. Pas question non plus d’aller au bal sans chaperon. Je lui en voulais énormément de toutes ces restrictions que je ressentais comme des atteintes à MA liberté. D’un autre côté, je ne me souviens pas d’avoir été souvent battue comme c’était la coutume à l’époque.

Cela m’a pris du temps pour comprendre que sa sévérité était sa méthode pour nous protéger des dangers qui, il le craignait, nous menaçaient au dehors. Qui, père de cinq filles, et pas seulement en Haïti, n’aurait pas agi de façon similaire?

En contrebalance, j’ai de bons souvenirs de son sens aigu de la famille qui se traduisait en de périodiques visites aux parents des deux branches de partout – ce qui fait que nous en connaissions une bonne partie; de bons souvenirs de son charme et de son sens de l’humour qui faisaient de lui la coqueluche de nos amies qui le rencontraient et ne comprenaient pas ce que nous pouvions bien lui reprocher; de merveilleux souvenirs de son esprit d’aventure qui nous a valu ces excitants voyages à travers le pays  avec arrêts ici et là, voyages qui m’ont laissé le goût et l’immense désir, jusqu’ici inassouvi, d’en faire davantage et de découvrir les régions d’Haiti que je ne connais pas encore. Je lui en garde une profonde reconnaissance.  J’ai aussi une grande admiration pour lui d’avoir été un dur travailleur ainsi qu’un pionnier et un innovateur dans l’histoire du cinéma en Haïti.

Mais pardessus  tout,  j’ai le précieux souvenir de sa tendresse qu’il n’extériorisait pas souvent mais que j’ai fortement ressentie quand j’ai eu ma crise d’appendicite en classe de seconde. J’en avais fait le diagnostic d’après les symptômes que je connaissais à travers mes lectures et, à la fin de la journée, j’en avais fait part à ma mère avec précaution, sachant que sa jeune sœur était morte à l’âge de 20 ans, d’une appendicite qui avait dégénéré en péritonite.  En effet, cela leur avait causé une forte émotion à tous deux et le médecin consulté immédiatement, j’avais été opérée très tôt le lendemain matin. A ma sortie de l’hôpital, alors que je sentais que j’aurais pu marcher,  mon père m’avait portée dans ses bras jusqu’à la voiture. J’avais appuyé la tête contre sa poitrine, le plus naturellement du monde, un père et sa fille, tout simplement. C’était la première fois que je m’étais sentie si proche de lui, sans aucune réticence. Cette image et celle de mon mariage où il m’avait fièrement donné le bras pour m’accompagner à l’autel et me «remettre» à mon futur mari, sont, pour moi, parmi les plus marquantes de nos rapports de père et de fille.

Non, comme tout le monde, à des degrés différents, mon père n’était pas parfait. Mais quand on prend de l’âge, quand on devient parents à son tour et que l’on commet soi-même des erreurs, on apprend à se débarrasser des bagages de l’enfance et de l’adolescence qui semblaient alors si lourds, et à adoucir ses jugements.

Je salue donc mon père avec amour pour tout ce qu’il nous a donné, pour les rêves qu’il avait pour nous et que l’exil l’a empêché d’accomplir; pour sa générosité dont quelques-uns de ceux qui en ont bénéficié m’ont parlé avec admiration et reconnaissance, et pour son amour qu’il n’a peut-être pas su exprimer selon notre conception à nous mais qui était réel et s’est manifesté autrement.

Il n’était pas venu pour rester et, comme il l’avait souhaité, il a pu retourner au pays. Revenu en Floride pour des raisons de santé, il a voulu être enterré à Petit-Goâve où il est né et avait peu vécu durant sa jeunesse mais où il s’était retiré pendant quelques années avant que sa santé décline. Je suis heureuse que mes sœurs et moi ayons pu exaucer son vœu. Il repose chez lui. Qu’il repose en paix.

Honneur, Respect, à mon père et à tous les pères qui ont fait et font encore de leur mieux pour être de bons pères.

Floride, 26 Juin 2011

*   *   *

Marlène Rigaud Apollon  est née au Cap-Haitien et vit aux Etats-Unis depuis 1964. Titulaire d’une maîtrise en Science de l’Écriture, elle a enseigné la langue et la litté-rature françaises aux niveaux primaire, secondaire et universitaire.

Son œuvre comprend de la poésie, des biographies, des essais et des livres pour enfants et est listée sur le site de île-en-île.

Elle a publié dans diverses revues et anthologies dont Sapriphage (Jean Métellus, ed.), Moun, Revue de Philosophie, Utah Foreign Language Review, Sisters of Taliban et River City et a lu ses poèmes à des audiences variées.  En 2009, elle a participé comme auteur-en-signature à Livres en Folie, en Haiti.

Ses dernières publications en date sont La Mystique de la Citadelle/The Mystique of the Citadelle, réédition et traduction de la captivante étude du monument par l’historien et orateur capois, Louis Mercier et son récit «Manman pas kite yo koupe janm mwen, Mom-mny, don’t let them cut my leg» sur un épisode de l’après séisme du 12 janvier 2010 », l’un des textes sélectionnés pour l’anthologie Haïti Rising (Liverpool University Press, Ed. Martin Munro, 2010).

Elle écrit en français, en créole et en anglais.

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